Le système financier a besoin de changer - Interview avec Christian Thimann

Session de questions-réponses avec Christian Thimann, conseiller senior auprès du Président d’AXA et président du groupe d'experts à haut niveau sur la finance durable établi par la Commission européenne.

À quel point le rôle de la finance est-il essentiel pour atteindre les objectifs énoncés dans l’Accord de Paris sur le climat et dans le Programme de développement durable à l’horizon 2030 des Nations Unies ?

La finance a un rôle très important à jouer. Si l’ensemble des pays sont déterminés à atteindre les objectifs de développement durable et ceux fixés par l’Accord de Paris sur le climat, les modèles d’investissement dans le monde évolueront considérablement au cours des vingt prochaines années. On assistera à un désinvestissement du charbon, à une diminution des investissements dans le pétrole et le gaz et à une augmentation des flux de capitaux vers l’efficacité énergétique, les sources d’énergie renouvelable et les technologies connexes. Cela nécessite un changement important des comportements d’investissement. Compte tenu des défis posés par la crise financière mondiale et par la crise de la dette souveraine qui a suivi, la finance durable pourrait être le meilleur moyen de créer de la prospérité, tout en minimisant l'impact environnemental dû à la croissance économique. 

En décembre 2016, la Commission européenne (CE) a annoncé la création du groupe d’experts à haut niveau (HLEG - High-Level Expert Group) sur la finance durable. Son objectif est de développer une stratégie européenne globale couvrant tous les aspects de la finance durable afin d’intégrer le développement durable dans la politique financière de l'Union européenne. 

L’Accord de Paris, adopté lors de la COP 21, constitue une étape historique, puisque pour la première fois, le secteur financier a été mentionné comme ayant un rôle particulier à jouer dans la résolution des problèmes liés à l’environnement. Cependant, la finance influence presque tous les domaines de la vie, de la manière dont nous produisons des biens et des services à la façon dont ces biens sont conditionnés, transportés et consommés. Chaque étape de ce cycle requiert des capitaux et des investissements. C’est un secteur crucial, car il facilite et oriente les flux de capitaux, et c’est la raison pour laquelle le gouvernement français a inséré les services financiers dans l’accord. 

Nous devons réorienter les flux de capitaux. Les banques devraient être encouragées à accroître leur rôle dans le développement durable, car, jusqu’à présent, elles n’y ont pas pleinement contribué dans des domaines tels que le financement de projets et les prêts spécialisés. Il en va de même pour les compagnies d’assurance et les fonds de pension, qui pourraient développer les capitaux propres à long terme des actifs et des infrastructures, à condition que la réglementation soit adaptée.

Les gestionnaires d’actifs occupent une position privilégiée pour orienter les flux de capitaux vers des investissements plus durables. L’intégration du développement durable aux codes de gouvernance et aux conventions de gestion d’actifs, et l’obligation pour les gérants de fonds de divulguer la façon dont ils intègrent les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans leurs stratégies et votent sur les questions liées aux critères ESG, sont autant de mesures qui pourraient être envisagées.  AXA IM est déjà bien avancé dans ce domaine. 

Dans quelle mesure la réalisation de ces objectifs nécessite-t-elle des changements substantiels dans le fonctionnement du système financier ? 

Cela ne fait aucun doute que d’importants changements et davantage d’investissements sont nécessaires. L’UE a annoncé que le coût de mise en œuvre de ces changements pourrait atteindre 170 mrd EUR par an, afin de faire des ajustements dans des domaines tels que le développement des énergies renouvelables, le transport de marchandises, l’efficacité énergétique et l’immobilier vert ; cela représente donc un investissement considérable. Une grande partie de cet engagement consiste à informer les sociétés financières des risques, mais également des opportunités en termes de développement durable. Ce secteur était auparavant très agnostique vis-à-vis de ces problèmes, mais cet état d’esprit évolue.

Afin de procéder à des changements systémiques, les facteurs ESG devront être intégrés à la gouvernance d’entreprise, aux principaux indices, aux normes comptables et aux notations de crédit, à la fois en termes de risques et d’opportunités. Ils devront également être pris en compte dans le rôle joué par les autorités de surveillance européennes, par l’intermédiaire de directives communes et de la convergence en matière de surveillance de la communication ESG.

Aujourd’hui, de nombreuses parties du système financier sont principalement orientées vers le court terme. Nous mettons trop l’accent sur la réalisation de plus-values à court terme sur des instruments tels que les actions, qui devraient, en principe, être conservés sur une période plus longue. 

"En réalité, la période de conservation des actions, qui atteignait plus de huit ans il y a vingt ans de cela, est maintenant de huit mois, ce qui est trop court pour tenir compte des aspects à long terme de la finance."

Les investisseurs à long terme s’ouvrent désormais aux opportunités de développement durable, car ne pas le faire présente des risques qui pourraient se révéler très coûteux. Les coûts économiques des actifs bloqués  et les risques liés aux secteurs en grande difficulté, comme le charbon, sont des problèmes déterminants pour les décisions d’investissement à long terme. Le Groupe AXA fait figure de leader parmi les entreprises choisissant de désinvestir des actifs bloqués, tels que le charbon, qui ont un impact négatif important sur le climat mondial. Nous estimons que si nous souhaitons décarboner l’économie mondiale, conformément au scénario 2 °C, certains désinvestissements sont nécessaires. Les politiques sont également très importantes, pour comprendre, par exemple, la façon dont les actifs doivent être taxés et valorisés. L’Allemagne a notamment mis en place d’importantes subventions à l'investissement dans le secteur des énergies renouvelables. Nous souhaitons que les responsables politiques créent des conditions nous permettant d’atteindre l’objectif du scénario  2 °C, à savoir,  limiter la hausse moyenne de la température mondiale à ce niveau. 

 

Afin d’accélérer la transition vers une économie à faibles émissions de carbone, le rapport intermédiaire du HLEG a fait certaines recommandations. Que doivent tirer les investisseurs de celles-ci ? 

Le HLEG réalise un travail considérable dans ce domaine. Par exemple, il développe une taxonomie de ce qui est vert et ne l’est pas, et qui pourrait ensuite devenir une norme et un label européen pour des fonds verts et d’autres actifs durables. Nous recommandons également d’inclure le développement durable dans l'obligation fiduciaire de l'investisseur, un système de classification des actifs durables et une plus grande transparence des institutions financières et des entreprises sur la prise en compte de la durabilité dans leur processus décisionnel.

Nous souhaitons aussi introduire un « test de durabilité » dans la législation financière européenne et créer une « Europe de l'infrastructure durable » afin d’orienter les capitaux vers des projets durables. En outre, nous voulons renforcer le rôle des autorités européennes de surveillance dans l’évaluation des risques liés aux critères ESG et stimuler les investissements dans l’efficacité énergétique au moyen de règles comptables pertinentes. 

L’un des éléments les plus essentiels qui ressortent de ces recommandations est que les institutions financières considéreront qu’il est de leur responsabilité de tenir compte des questions liées aux critères ESG et au climat lorsqu’elles prendront des décisions d’investissement, et cela aura un effet important sur les systèmes financiers sur le long terme. Cela signifie que les gestionnaires d’actifs devront eux-mêmes se former à ces problèmes afin d'être capables de prendre des décisions éclairées pour le compte de leurs clients.

Chacun de ces éléments est inclus dans le rapport final publié fin janvier, qui a été repris dans le plan d’action de la CE, publié en mars.

C’est un moment prometteur, si l'on pense que la COP 21 s’est tenue en 2015, que l’Accord de Paris a été signé en 2016, et qu’en 2017 et en 2018, nous avons et nous allons mettre en place ces éléments. 2018 sera la première année de changement des règles et du comportement des investisseurs en matière de  finance durable, et l’Europe est à la tête de ce mouvement. Au niveau sectoriel, l’assurance est particulièrement concernée par l’investissement à long terme et la réduction des risques climatiques, AXA fait figure de chef de file. Nous pouvons en être fiers.